sábado, 19 de mayo de 2012

BERLIOZ / NERVAL: La Damnation de Faust

Première Partie

Scène I

Plaines de Hongrie.
Faust, seul, dans les champs au lever du soleil.
FAUST
Le vieil hiver a fait place au printemps ;
La nature s'est rajeunie ;
Des cieux la coupole infinie
Laisse pleuvoir mille feux éclatants.
Je sens glisser dans l'air la brise matinale ;
De ma poitrine ardente un souffle pur s'exhale.
J'entends autour de moi le réveil des oiseaux,
Le long bruissement des plantes et des eaux...
Oh ! qu'il est doux de vivre au fond des solitudes,
Loin de la lutte humaine et loin des multitudes !

Scène II

Ronde des paysans.
CHOEUR
Les bergers laissent leurs troupeux ;
Pour la fête ils se rendent beaux ;
Fleurs des champs et rubans sont leur parure ;
Sous les tilleuls, les voilà tous,
Dansant, sautant comme des fous.
Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! Landerida !
Suivez donc la mesure !
Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! Landerida !
FAUST
Quels sont ces cris ? quel est ce bruit lointain ?
CHOEUR
Tra la la la la la ! ha ha !
FAUST
Ce sont des villageois, au lever du matin,
Qui dansent en chantant sur la verte pelouse.
De leurs plaisirs ma misère est jalouse.
CHOEUR
Ils passent tous comme l'éclair,
Et les robes volaient en l'air ;
Mais bientôt on fut moins agile ;
Le rouge leur montait au front ;
Et l'un sur l'autre dans le rond,
Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! Landerida !
Tous tombaient à la fidèle.
Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! Landerida !
Ne me touchez donc pas ainsi !
Paix ! ma femme n'est point ici !
Profitons de la circonstance !
Dehors il l'emmena soudain,
Et tout pourtant allait son train,
Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! Landerida !
Tra la la la la la ! ha ha !

Scène III

Une autre partie de la place.
Une armée qui s'avance.
FAUST
Mais d'un éclat guerrier les campagnes se parent.
Ah ! les fils du Danube aux combats se préparent !
Avec quel air fier et joyeux
Ils portent leur armure ! et quel feu dans leurs yeux !
Tout cœur frémit à leur chant de victoire ;
Le mien seul reste froid, insensible à la gloire.
Marche hongroise.
Les troupes passent. Faust s'éloigne.

Deuxième Partie

Scène IV

Nord de l'Allemagne.
Faust seul dans son cabinet de travail.
FAUST
Sans regrets j'ai quitté les riantes campagnes
Où m'a suivi l'ennui ;
Sans plaisirs je revois nos altières montagnes ;
Dans ma vielle cité je reviens avec lui.
Oh ! je souffre ! et la nuit sans étoiles,
Qui vient d'étendre au loin son silence et ses voiles,
Ajoute encore à mes sombres douleurs.
O terre ! pour moi seul tu n'as donc pas de fleurs !
Par le monde, où trouver ce qui manque à ma vie ?
Je cherchais en vain, tout fuit mon âpre envie !
Allons, il faut finir !...
Mais je tremble... Pourquoi
Trembler devant l'abîme entr'ouvert devant moi ?
O coupe trop longtemps à mes désirs ravie,
Viens, viens, noble cristal, verse le poison
Qui doit illuminer
Ou tuer ma raison.
( Il porte la coupe à ses lèvres. Sons des cloches. Chants religieux dans
l'église voisine. )
Chant de la Fête de Pâques.
CHOEUR
Christ vient de ressuciter !
FAUST
Qu'entends-je ?
CHOEUR
Quittant du tombeau
Le séjour funeste,
Au parvis céleste
Il monte plus beau.
Vers le gloires immortelles
Tandis qu'il s'élance à grands pas.
Ses disciples fidèles
Languissent ici-bas.
Hélas ! c'est ici qu'il nous laisse
Sous les traits brûlants du malheur.
O divin maître ! ton bonheur
Est cause de notre tristesse.
O divin maître ! tu nous laisses
Sous les traits brûlants du malheur.
FAUST
O souvenirs !
O mon âme tremblante !
Sur l'aile de ces chants vas-tu voler aux cieux !
La foi chancelante
Revient, me ramenant la paix des jours pieux,
Mon heureuse enfance,
La douceur de prier,
La pure jouissante
D'errer et de rêver
Par les vertes prairies,
Aux clartés infinies
D'un soleil de printemps !
O baiser de l'amour céleste
Qui remplissais mon cœur de doux présentiments
Et chassais tout désir funeste !
CHOEUR
Christ vient de ressuciter !...
Mais croyons en sa parole éternelle,
Nous le suivrons un jour
Au céleste séjour
Où sa voix nous appelle.
Hosanna ! Hosanna !
FAUST
Hélas ! doux chants du ciel, pourquoi dans sa poussière
Réveiller le maudit !
Hymnes de la prière,
Pourquoi soudain venir ébranler mon dessein ?
Vos suaves accords rafraîchissent mon sein.
Chants plus doux que l'aurore
Retentissez encore,
Mes larmes ont coulé, le ciel m'a reconquis.

Scène V

MÉPHISTOPHÉLÈS, apparaissant brusquement.
O pure émotion !
Enfant du saint parvis !
Je t'admire, docteur !
Les pieuses volées
Des ces cloches d'argent
Ont charmé grandement
Tes oreilles troublées !
FAUST
Qui donc es-tu, toi dont l'ardent regard
Pénètre ainsi que l'éclat d'un poignard,
Et qui, comme la flamme,
Brûle et dévore l'âme ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Vraiment pour un docteur, la demande est frivole !
Je suis l'esprit de vie, et c'est moi qui console.
Je te donnerai tout, le bonheur, le plaisir,
Tout ce que peut rêver le plus ardent désir !
FAUST
Eh bien ! pauvre démon, fais-moi voir tes merveilles.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Certes ! j'enchanterai tes yeux et tes oreilles.
Au lieu de t'enfermer, triste comme le ver
Qui ronge tes bouquins,
Viens, suis-moi, change d'air.
FAUST
J'y consens.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Partons donc pour connaître la vie.
Et laisse le fatras de la philiosophie.
( Ils partent. )

Scène VI

La cave d'Auerbach à Leipzig.
BUVEURS
A boire encor !
Du vin
Du Rhin
MÉPHISTOPHÉLÈS
Voici, Faust, un séjour de la folle compagnie.
Ici vins et chansons réjoissent la vie.
Chœur de buveurs.
BUVEURS
Oh ! qu'il fait bon quand le ciel tonne
Rester près d'un bol enflammé,
Et se remplir comme une tonne
Dans un cabaret enfumé !
J'aime le vin et cette eau blonde
Qui fait oublier le chagrin.
Quand ma mère me mit au monde,
J'eus un ivrogne pour parrain.
Oh ! qu'il fait bon quand le ciel tonne...
Qui sait quelque plaisante histoire ?
En riant le vin est meilleur.
A toi, Brander ! Il n'a plus de mémoire !
BRANDER, ivre.
J'en sais une, et j'en suis l'auteur.
BUVEURS
Eh bien donc ! vite !
BRANDER
Puis qu'on m'invite,
Je vais vous chanter de nouveau.
BUVEURS
Bravo ! bravo !
Chanson de Brander.
BRANDER
Certain rate, dans une cuisine
Établi, comme un vrai frater,
S'y traiter si bien que sa mine
Eût fait envie au gros Luther.
Mais un beau jour le pauvre diable,
Empoisonné, sauta dehors
Aussi triste, aussi misérable
Que s'il eût eu l'amour au corps.
BUVEURS
Que s'il eût eu l'amour au corps.
BRANDER
Il courait devant et derrière ;
Il grattait, renifflait, mordait,
Parcourait la maison entière ;
La rage à ses maux ajoutait,
Au point qu'a l'aspect du délire
Qui consumait ses vains efforts,
Les mauvais plaisants pouvaient dire :
Ce rat a bien l'amour au corps
BUVEURS
Ce rat a bien l'amour au corps
BRANDER
Dans le fourneau le pauvre sire
Crut pourtant ses cacher très bien ;
Mais il se trompait, et le pire,
C'est qu'on l'y fut rôtir enfin.
La servante, méchante fille,
De son malheur rit bien alors !
Ah ! disait-elle, comme il grille !
Il a vraiment l'amour au corps.
BUVEURS
Il a vraiment l'amour au corps.
Requiescat in pace. Amen.
BRANDER
Pour l'Amen une fugue ! une fugue, un choral !
Improvisons un morceau magistral !
MÉPHISTOPHÉLÈS, bas à Faust.
Écoute bien ceci ! nous allons voir, Docteur,
La bestialité dans toute sa candeur.
Fugue sur le thème de la Chanson de Brander.
BRANDER ET BUVEURS
Amen.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Vrai dieu ! messieurs, votre fugue est fort belle,
Et telle
Qu'à l'entendre on se croit aux saints lieux.
Souffrez qu'on vous le dise :
Le style en est savant, vraiment religieux ;
On ne saurait exprimer mieux
Les sentiments pieux
Qu'en terminant ses prières l'Église
En un seul mot résume.
Maintenant,
Puis-je à mon tour riposter par un chant
Sur un sujet non moins touchant
Que le vôtre ?
BUVEURS
Ah ça ! mais se moque-t-il de nous ?
Quel est cet homme ?
Oh ! qu'il est pâle et comme
Son poil est roux.
N'importe ! Volontiers ! Autre chanson ! A vous !
Chanson de Méphistophélès.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Une puce gentille
Chez un prince logeait.
Comme sa propre fille,
Le brave homme l'aimait,
Et, l'histoire assure,
A son tailleur un jour
Lui fit prendre mesure
Pour un habit de cour.
L'insecte, plein de joie
Dès qu'il se vit paré
D'or, de velours, de soie,
Et de crois décoré.
Fit venir de province
Ses frères et ses sœurs
Qui, par ordre du prince,
Devinrent grands seigneurs.
Mais ce qui fut bien pire,
C'est que les gens de cour,
Sans en oser rien dire,
Se grattaient tout le jour.
Cruelle politique !
Ah ! plaignons leur destin,
Et, dès qu'une nous pique,
Écrasons-la soudain !
BUVEURS
Bravo ! bravo ! bravo ! ha ! ha !
Oui, écrasons-la soudain !
FAUST
Assez ! fuyons ces lieux, où la parole est vile,
La joie ignoble et le geste brutal !
N'as-tu d'autres plaisirs, un séjour plus tranquille
A me donner, toi, mon guide infernal ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Ah ! ceci te déplaît ? suis-moi !
( Ils partent. )

Scène VII

Bosquets et prairies du bord de l'Elbe.
Air de Méphistophélès.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Voici des roses,
De cette nuit écloses.
Sur ce lit embaumé,
O mon Faust bien-aimée,
Repose !
Dans un voluptueux sommeil
Où glissera sur toi plus d'un baiser vermeil,
Où des fleurs pour ta couche ouvriront leurs corolles,
Ton oreille entendra de divines paroles.
Écoute ! écoute !
Les esprits de la terre et de l'air
Commencent pour ton rêve un suave concert.
Chœur de gnomes et de sylphes.
Songe de Faust.
GNOMES ET SYLPHES
Dors, dors, heureux Faust ;
Bientôt, oui, bientôt, sous un voile
D'or et d'azur, heureux Faust,
Tes yeux vont se fermer,
Au front des cieux va briller ton étoile,
Songes d'amour vont enfin te charmer.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Heureux Faust,
Bientôt, sous un voile
D'or et d'azur,
Tes yeux vont se fermer.
GNOMES ET SYLPHES
De sites ravissants
La campagne se couvre,
Et notre oeil y découvre
Des fleurs, des bois, des champs,
Et d'épaisses feuillées,
Où de tendres amants
Promènent leurs pensées.
FAUST
Ah ! sur mes yeux déjà s'étend un voile.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Au front des cieux va briller ton étoile.
GNOMES ET SYLPHES
Mais plus loin sont couverts
Les longs rameaux des treilles
De bourgeons, pampres verts,
Et de grappes vermeilles.
Voici ces jeunes amants,
Le long de la vallée,
Voici ces jeunes amants
Oublier les instants
Sous la fraîche feuillée !
Une beauté les suit
Ingénue et pensive ;
A sa paupière luit
Une larme furtive.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Une beauté les suit.
Faust, elle t'aimera.
FAUST, endormi.
Margarita !
MÉPHISTOPHÉLÈS, GNOMES ET SYLPHES
Le lac étend ses flots à l'entour des montagnes ;
Dans les vertes campagnes
Il serpente en ruisseaux.
GNOMES ET SYLPHES
Là, de chants d'allégresse
La rive retentit.
Ha !
D'autres chœurs là sans cesse
La danse nous ravit.
Les uns gaiement s'avancent
Autour des côteaux verts !
Ha !
De plus hardis s'élancent
Au sein des flots amers.
FAUST, rêvant.
Margarita ! ô Margarita !
MÉPHISTOPHÉLÈS, GNOMES ET SYLPHES
Le lac étend ses flots à l'entour des montagnes ;
Dans les vertes campagnes
Il serpente en ruisseaux.
GNOMES ET SYLPHES
Partout l'oiseau timide,
Cherchant l'ombre et le frais,
S'enfuit d'un vol rapide
Au milieu des marais.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Le charme opère ; il est à nous !
FAUST
Margarita !
GNOMES ET SYLPHES
Tous, pour goûter la vie,
Cherchant dans les cieux
Une étoile chérie
Qui s'alluma pour eux.
Dors, dors, heureux Faust, dors, dors !
MÉPHISTOPHÉLÈS
C'est bien, c'est bien, jeunes Esprits, je suis content de vous.
Bercez, bercez son sommeil enchanté.
Ballet des sylphes.
( Les esprits de l'air se balancent quelque temps en silence autour de Faust
endormi et disparaissent peu à peu. )
FAUST, s'éveillant en sursaut.
Margarita !
Qu'ai-je vu ! qu'ai-je vu !
Quelle céleste image ! quel ange
Au front mortel !
Où le trouver ? Vers quel autel
Traîner à ses pieds ma louange !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Eh bien ! il faut me suivre encor
Jusqu'à cette alcôve embaumée
Où repose ta bien-aimée.
A toi seul ce divin trésor !
Des étudiants voici la joyeuse cohorte
Qui va passer devant sa porte ;
Parmi ces jeunes fous, au bruit de leurs chansons,
Vers ta beauté nous parviendrons.
Mais contiens les transports et suis bien mes leçons.

Scène VIII

Final : Chœur d'étudiants et de soldats marchant vers la ville.
ÉTUDIANTS ET SOLDATS
Villes entourées
De murs et remparts,
Fillettes sucrées,
Aux malins regards,
Victoire certaine
Près de vous m'attend ;
Si grande est la peine,
Le prix est plus grand.
Au son des trompettes,
Les braves soldats
S'élancent aux fêtes
Ou bien aux combats ;
Fillettes et villes
Font les difficiles ;
Bientôt tout se rend.
Chanson d'étudiants.
ÉTUDIANTS
Jam nox stella velamina pandit ;
Nunc, nunc bibendum et amandum est !
Vita brevis fugaxque voluptas.
Gaudeamus igitur, gaudeamus !
Nobis subridente lunâ, per urbem quaerentes puellas eamus !
Ut cras, fortunati Caesares, dicamus :
Veni, vidi, vici !
Gaudeamus igitur !
Chœur de soldats et chanson des étudiants.
ÉTUDIANTS ET SOLDATS
Villes entourées
De murs et remparts,
Fillettes sucrées,
Aux malins regards,
Victoire certaine
Près de vous m'attend ;
Si grande est la peine,
Le prix est plus grand.
Au son des trompettes,
Les braves soldats
S'élancent aux fêtes
Ou bien aux combats ;
Fillettes et villes
Font les difficiles ;
Bientôt tout se rend.
FAUST ET MÉPHISTOPHÉLÈS
Jam nox stella velamina pandit ;
Nunc, nunc bibendum et amandum est !
Vita brevis fugaxque voluptas.
Gaudeamus igitur, gaudeamus !
Nobis subridente lunâ, per urbem quaerentes puellas eamus !
Ut cras, fortunati Caesares, dicamus :
Veni, vidi, vici !
Gaudeamus igitur !

Troisième Partie

Scène IX

( Tambours et trompettes sonnant la retraite. )
Air de Faust.
FAUST, le soir dans la chambre de Marguerite.
Merci, doux crépuscule !
Oh ! sois le bienvenu !
Éclaire enfin ces lieux, sanctuaire inconnu,
Où je sens à mon front glisser comme un beau rêve,
Comme le frais baiser d'un matin qui se lève.
C'est de l'amour, j'espère.
Oh ! comme on sent ici
S'envoler le souci !
Que j'aime ce silence, et comme je respire
Un air pur !...
O jeune fille !
O ma charmante !
O ma trop idéale amante !
Quel sentiment j'éprouve en ce moment fatal !
Que j'aime à contempler ton chevet virginal !
Quel air pur je respire !
Seigneur ! Seigneur !
Après ce long martyre,
Que de bonheur !
( Faust, marchant lentement, examine avec une curiosité passionnée l'intérieur
de la chambre de Marguerite. )

Scène X

MÉPHISTOPHÉLÈS, accourant.
Je l'entends !
Sous ces rideaux de soie
Cache-toi.
FAUST
Dieu ! mon cœur se brise dans la joie !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Profite des instants.
Adieu, modère-toi,
Ou tu la perds.
( Il cache Faust sous les rideaux. )
Bien. Mes follets et moi
Nous allons vous chanter un bel épithalame.
( Il sort. )
FAUST
Oh ! calme-toi, mon âme.

Scène XI

( Entre Marguerite une lampe à la main. Faust caché. )
MARGUERITE
Que l'air est étouffant !
J'ai peur comme une enfant.
C'est mon rêve d'hier qui m'a toute troublée...
En songe je l'ai vu... lui... mon futur amant.
Qu'il était beau !
Dieu ! j'étais tant aimée !
Et combien je l'aimais !
Nous verrons-nous jamais
Dans cette vie ?...
Folie !
Le roi de Thulé - Chanson gothique.
MARGUERITE ( elle chante en tressant ses cheveux. )
Autrefois un roi de Thulé,
Qui jusqu'au tombeau fut fidèle,
Reçut, à la mort de sa belle,
Une coupe d'or ciselé.
Comme elle ne le quittait guère,
Dans les festins les plus joyeux,
Toujours une larme légère
A sa vue humectait ses yeux.
Ce prince, à la fin de sa vie,
Lègue ses villes et son or,
Excepté la coupe chérie
Qu'à la main il conserve encor.
Il fait, à sa table royale,
Asseoir ses barons et ses pairs,
Au milieu de l'antique salle
D'un château que baignaient les mers.
Le buveur se lève et s'avance
Auprès d'un vieux balcon doré ;
Il boit, et soudain sa main lance
Dans les flots le vase sacré.
Le vase tombe : l'eau bouillonne,
Puis se calme aussitôt après.
Le vieillard pâlit et frissonne :
Il ne boira plus désormais.

Scène XII

Évocation.
Une rue devant la maison de Marguerite.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Esprits des flammes inconstantes,
Accourez ! j'ai besoin de vous.
Accourez ! accourez !
Follets capricieux, vos lueurs malfaisantes
Vont charmer une enfant et l'amener à nous.
Au nom du Diable, en danse !
Et vous, marquez bien la cadence,
Ménétriers d'enfer, ou je vous éteins tous.
Menuet des follets.
( Les follets exécutent des évolutions et des danses bizarres autour de la
maison de Marguerite. )
MÉPHISTOPHÉLÈS ( il fait les mouvements d'un homme qui joue de la
vielle. )
Maintenant,
Chantons à cette belle une chanson morale,
Pour la perdre plus sûrement.
Sérénade de Méphistophélès.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Devant la maison
De celui qui t'adore,
Petite Louison,
Que fais-tu dès l'aurore ?
Au signal du plaisir,
Dans la chambre du drille,
Tu peux bien entrer fille,
Mais non fille en sortir.
Devant la maison
De celui qui t'adore,
Petite Louison,
Que fais-tu dès l'aurore ?
MÉPHISTOPHÉLÈS ET FOLLETS
Que fais-tu ? Ha !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Il te tend les bras :
Près de lui
Tu cours vite.
Bonne nuit, hélas !
Ma petite, bonne nuit.
Près du moment fatal
Fais grande résistance,
S'il ne t'offre d'avance
Un anneau conjugal.
MÉPHISTOPHÉLÈS ET FOLLETS
Il te tend les bras :
Près de lui
Tu cours vite.
Bonne nuit, hélas !
Ma petite, bonne nuit.
Près du moment fatal
Fais grande résistance,
S'il ne t'offre d'avance
Un anneau conjugal.
Ha !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Chut ! disparaissez !
( Les follets s'abîment. )
Silence !
Allons voir roucouler nos tourtereaux.

Scène XIII

Chambre de Marguerite.
Final : Duo, Trio et Chœur.
MARGUERITE, apercevant Faust.
Grand Dieu !
Que vois-je !... est-ce bien lui ? dois-je croire mes yeux ?...
FAUST
Ange adoré dont la céleste image
Avant de te connaître illuminait mon cœur,
Enfin je t'aperçois, et du jaloux nuage
Qui te cachait encor mon amour est vainqueur.
Marguerite, je t'aime !
MARGUERITE
Tu sais mon nom ?
Moi-même
J'ai souvent dit le tien :
( timidement : )
Faust !...
FAUST
Ce nom est le mien ;
Un autre le sera, s'il te plaît davantage.
MARGUERITE
En songe, je t'ai vu tel que je revois.
FAUST
En songe !... tu m'as vu ?
MARGUERITE
Je reconnais ta voix,
Tes traits, ton doux langage...
FAUST
Et tu m'aimais ?
MARGUERITE
Je t'attendais.
FAUST
Marguerite adorée !
MARGUERITE
Ma tendresse inspirée
Était d'avance à toi.
FAUST
Marguerite est à moi.
MARGUERITE
Mon bien-aimé, ta noble et douce image,
Avant de te connaître, illuminait mon cœur !
FAUST
Ah ! Ange adoré, dont la céleste image,
Avant de te connaître, illuminait mon cœur !
LES DEUX
Enfin je t'aperçois, et du jaloux nuage
Qui te cachait encor ton/mon amour est vainqueur.
FAUST
Marguerite, ô tendresse !
MARGUERITE
Je ne sais quelle ivresse
Dans ses bras me conduit.
FAUST
Cède à l'ardente ivresse
Qui vers toi m'a conduit.
MARGUERITE
Brûlante enchanteresse
Dans tes bras me conduit.
Quelle langueur s'empare de mon être !
FAUST
Au vrai bonheur dans mes bras tu vas naître,
Viens, viens, viens, viens...
MARGUERITE
Dans mes yeux des pleurs...
Tout s'efface...
Je meurs...
Tout s'efface... ah !
Je meurs...

Scène XIV

Trio et Chœur.
MÉPHISTOPHÉLÈS, entrant brusquement.
Allons, il est trop tard !
MARGUERITE
Quel est cet homme ?
FAUST
Un sot.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Un ami.
MARGUERITE
Son regard
Me déchire le cœur.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Sans doute je dérange...
FAUST
Qui t'a permis d'entrer ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Il faut sauver cet ange !
Déjà tous les voisins, éveillés par nos chants,
Accourent, désignant la maison aux passants ;
En raillant Marguerite, ils appellent sa mère.
La vieille va venir...
FAUST
Que faire ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Il faut partir !
FAUST
Damnation !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Vous vous verrez demain ; la consolation
Est bien près de la peine.
MARGUERITE
Oui, demain, bien-aimé.
Dans la chambre prochaine
Déjà j'entends du bruit.
FAUST
Adieu donc, belle nuit
A peine commencée !
Adieu, festin d'amour
Que j'étais promis !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Partons, voilà le jour !
FAUST
Te reverrai-je encor,
Heure trop fugitive,
Où mon âme au bonheur allait enfin s'ouvrir !
VOISINS
Holà ! mère Oppenheim, vois ce que fait ta fille !
MÉPHISTOPHÉLÈS
La foule arrive,
Hâtons nous de partir !
VOISINS
L'avis n'est pas hors de saison ;
Un galant est dans ta maison,
Et tu verras dans peu s'accoître ta famille.
Holà ! holà !
MARGUERITE
Ciel ! Ciel ! entends-tu ces cris ?
Devant Dieu, je suis morte
Si l'on te trouve ici !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Viens, on frappe à la porte !
FAUST
O fureur !
MÉPHISTOPHÉLÈS
O sottise !
MARGUERITE
Adieu, adieu, par le jardin
Vous pouvez échapper.
FAUST
O mon ange ! à demain !
MÉPHISTOPHÉLÈS
A demain ! à demain !
MARGUERITE
O mon Faust !
Je te donne ma vie.
L'amour s'est emparé de mon âme ravie,
Il m'entraîne, te perdre, c'est mourir.
O mon Faust bien aimé, je te donne ma vie,
O mon Faust !
FAUST
Je connais donc enfin le prix de la vie,
Le bonheur m'apparaît, il m'appelle et je vais le saisir.
L'amour s'est emparé de mon âme ravie,
Il comblera bientôt mon dévorant désir.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je puis donc te traîner dans la vie,
Fier esprit !
Le moment approche où je vais te saisir.
Sans combler ton dévorant désir,
L'amour en t'enivrant doublera ta folie.
Je puis donc à mon gré te traîner dans la vie,
Fier esprit !
Le moment approche où je vais te saisir.
VOISINS
Un galant est dans ta maison...

Quatrième Partie

Scène XV

Chambre de Marguerite.
Romance.
MARGUERITE
D'amour l'ardente flamme,
Consume mes beaux jours.
Ah ! la paix de mon âme
A donc fui pour toujours !
Son départ, son absence,
Sont pour moi le cercueil,
Et loin de sa présence,
Tout me paraît en deuil.
Alors ma pauvre tête
Se dérange bientôt,
Mon faible cœur s'arrête,
Puis se glace aussitôt.
Sa marche que j'admire,
Son port si gracieux,
Sa bouche au doux sourire,
Le charme de ses yeux,
Sa voix enchanteresse,
Dont il sait m'embraser,
De sa main, la caresse,
Hélas ! et son baiser,
D'une amoureuse flamme,
Consument mes beaux jours !
Ah ! la paix de mon âme
A donc fui pour toujours !
Je suis à ma fenêtre,
Ou dehors, tout le jour  :
C'est pour le voir paraître,
Ou hâter son retour.
Mon cœur bat et se presse
Dès qu'il le sent venir,
Au gré de ma tendresse,
Puis-je le retenir !
O caresses de flamme !
Que je voudrais un jour
Voir s'exhaler mon âme
Dans ses baisers d'amour !
SOLDATS
Au son des trompettes,
Les braves soldats,
S'élancent aux fêtes
Ou bien aux combats.
MARGUERITE
Bientôt la ville entière au repos va se rendre.
SOLDATS
Si grande est la peine,
Le prix est plus grand.
Clairons, tambours du soir déjà se font entendre
Avec des chants joyeux,
Comme au soir où l'amour offrit Faust à mes yeux.
ÉTUDIANTS
Jam nox stellata velancina pandit ;
Per urbem quaerentes puellas eamus !
MARGUERITE
Il ne vient pas,
Hélas !

Scène XVI

Forêts et cavernes.
Invocation à la nature.
FAUST
Nature immense, impénétrable et fière,
Toi seule donne trève à mon ennui sans fin.
Sur ton sein tout puissant je sens moins ma misère,
Je retrouve ma force, et crois vivre enfin.
Oui, soufflez, ouragans ! Criez, forêts profondes !
Croulez, rochers ! Torrents, précipitez vos ondes !
A vos bruits souverains ma voix aime à s'unir.
Forêts, rochers, torrents, je vous adore !
Mondes, qui scintillez,
Vers vous s'élance le désir
D'un cœur trop vaste et d'une âme alterée
D'un bonheur qui la fuit.

Scène XVII

Récitatif et chasse.
MÉPHISTOPHÉLÈS, gravissant les rochers.
A la voûtre azurée
Aperçois-tu, dis-moi, l'astre de l'amour constant ?
Son influence, ami, serait fort nécessaire,
Car tu rêves ici, quand cette pauvre enfant,
Marguerite...
FAUST
Tais-toi !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Sans doute il faut me taire,
Tu n'aimes plus !
Pourtant en un cachot traînée,
Et pour un parricide à la mort condamnée...
FAUST
Quoi !
MÉPHISTOPHÉLÈS
J'entends des chasseurs qui parcourent les bois.
FAUST
Achève, qu'as-tu dit ?
Marguerite en prison ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Certaine liqueur brune, un innocent poison,
Qu'elle tenait de toi, pour endormir sa mère
Pendants vos nocturnes amours,
A causé tout le mal.
Caressant sa chimère,
T'attendant chaque soir, elle en usait toujours.
Elle en a tant usé que la vieille en est morte.
Tu comprends maintenant.
FAUST
Feux et tonnerre !
MÉPHISTOPHÉLÈS
En sorte
Que son amour pour toi la conduit...
FAUST, avec fureur.
Sauve-la.
Sauve-la, misérable !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Ah ! je suis le coupable !
On vous reconnaît là,
Ridicules humains !
N'importe !
Je suis le maître encor de t'ouvrir cette porte ;
Mais qu'as-tu fais pour moi
Depuis que je te sers ?
FAUST
Qu'exiges-tu ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
De toi ?
Rien qu'un signature
Sur ce vieux parchemin.
Je sauve Marguerite à l'instant, si tu jures
Et signes ton serment de me servir demain.
FAUST
Eh ! que me fait
Demain, quand je souffre à cette heure ?
Donne.
( Il signe. )
Voilà mon nom.
Vers sa sombre demeure
Volons donc maintenant.
O douleur insensée !
Marguerite, j'accours !
MÉPHISTOPHÉLÈS
A moi, Vortex ! Giaour !
Sur ces deux noirs chevaux, prompts comme la pensée,
La justice est pressée.
( Ils partent. )

Scène XVIII

La course à l'abîme.
Plaines, montagnes et vallées. Faust et Méphistophélès galopant sur deux
chevaux noirs.
FAUST
Dans mon cœur retentit sa voix désespérée...
O pauvre abandonnée !
PAYSANS, agenouillés devant une croix champêtre.
Sancta Maria, ora pro nobis.
Sancta Magdalena, ora pro nobis.
FAUST
Prends garde à ces enfants, à ces femmes priant
Au pied de cette croix.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Eh ! qu'importe ! en avant !
PAYSANS
Sancta Margarita...
( cri d'effroi. )
Ah ! ! !
( Les femmes et les enfants se dispersent épouvantés. )
FAUST
Dieux ! un monstre hideux en hurlant nous poursuit !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Tu rêves !
FAUST
Quel essaim de grands oiseaux de nuit !
Quels cris affreux !... ils me frappent de l'aile !
MÉPHISTOPHÉLÈS, retenant son cheval.
Le glas des trépassés sonne déjà pour elle.
As-tu peur ? retournons !
( Ils s'arrêtent. )
FAUST
Non, je l'entends, courons !
( Les chevaux redouplent de vitesse. )
MÉPHISTOPHÉLÈS, excitant son cheval.
Hop ! hop ! hop !
FAUST
Regarde, autour de nous, cette ligne infinie
De squelettes dansant !
Avec quel rire horrible ils saluent en passant !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Hop ! pense à sauver sa vie,
Et ris-toi des morts !
Hop ! hop !
FAUST, de plus en plus épouvanté et haletant.
Nos chevaux frémissent,
Leurs crins se hérissent,
Ils brisent leurs mors !
Je vois onduler
Devant nous la terre ;
J'entends le tonnere
Sous nos pieds rouler !
Il pleut du sang ! !
MÉPHISTOPHÉLÈS, d'une voix tonnante.
Cohortes infernales !
Sonnez, sonnez vos trompettes triomphales,
Il est à nous !
( Ils tombent dans un gouffre. )
FAUST
Horreur ! Ah !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je suis vainqueur !

Scène XIX

Pandaemonium.
DAMNÉS ET DÉMONS
Ha ! Irimiru Karabrao !
Has ! Has ! Has !
LES PRINCES DES TÉNEBRES
De cette âme si fière
A jamais es-tu maître et vainqueur, Méphisto ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
J'en suis maître à jamais.
LES PRINCES DES TÉNEBRES
Faust a donc librement
Signé l'acte fatal qui le livre à nos flammes ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Il signa librement.
DAMNÉS ET DÉMONS
Has ! Has !
( Les démons portent Méphistophélès en triomphe. )
Tradioun Marexil fir Trudinxé burudixé !
Fory my Dinkorlitz.
O merikariu Omévixé merikariba.
O merikariu O midara
Caraibo lakinda, merondor Dinkorlitz,
Merondor Dinkorlitz merondor.
Tradioun marexil,
Tradioun burudixé
Trudinxé Caraibo.
Fir omévixé merondor.
Mit aysko, merondor, mit aysko ! Oh !
( Les démons dansent autour de Méphistophélès. )
Diff ! Diff ! me rondor, me rondor aysko !
Has ! Has ! Satan.
Has ! Has ! Belphégor,
Has ! Has ! Méphisto,
Has ! Has ! Kroïx
Diff ! Diff ! Astaroth,
Diff ! Diff ! Belzébuth, Belphéger, Astaroth, Méphisto !
Sat, sat ra yk Irkimour.
Has ! Has ! Méphisto !
Has ! Has ! Irimiru Karabrao !

Épilogue.

Sur la terre.
DAMNÉS ET DÉMONS
Alors l'enfer se tut.
L'affreux bouillonnement de ces grands lacs de flammes,
Les grincements de dents et ses tourmenteurs d'âmes,
Se firent seuls entendre ; et, dans ses profondeurs,
Un mystère d'horreur s'accomplit.
O terreurs !
Dans le ciel.
ESPRITS CÉLESTES
Laus ! Laus ! Laus ! Hosanna ! Hosanna !
Elle a beaucoup aimé, Seigneur !
Margarita !
Apothéose de Marguerite.
ESPRITS CÉLESTES
Remonte au ciel, âme naïve
Que l'amour égara ;
Viens revêtir ta beauté primitive
Qu'une erreur altéra.
Viens, les vierges divines,
Tes sœurs les Séraphimes,
Sauront tarir les pleurs
Que t'arrachent encor les terrestres douleurs
Conservent l'espérance
Et souris au bonheur.
Viens, Margarita, viens !

No hay comentarios:

Publicar un comentario en la entrada