lunes, 21 de mayo de 2012

MAURICE SCEVE: Délie : objet de plus haute vertu

A SA DELIE.


Non de Venus les ardentz eſtincelles,
Et moins les traictz, deſquelz Cupido tire :
Mais bien les mortz, qu’en moy tu renouelles
Ie t’ay voulu en ceſt Oeuure deſcrire.
Ie ſçay aſſes que tu y pourras lire
Mainte erreur, meſme en ſi durs Epygrammes :
Amour (pourtant) les me voyant eſcrire
En ta faueur, les paſſa par ſes flammes.


SOUFFRIR NON SOUFFRIR.

DELIE. — 1.


LOEIL trop ardent en mes ieunes erreurs
Girouettoit, mal cault, a l’impourueue :
Voicy (ô paour d’agreables terreurs)
Mon Baſiliſque auec ſa poingnant’ veue
Perçant Corps, Cœur, & Raiſon deſpourueue,
Vint penetrer en l’Ame de mon Ame.
Grand fut le coup, qui ſans tranchante lame
Fait, que viuant le Corps, l’Eſprit deſuie,
Piteuſe hoſtie au conſpect de toy, Dame,
Conſituée Idole de ma vie.

II.

Le Naturant par ſes haultes Idées
Rendit de ſoy la Nature admirable.
Par les vertus de ſa vertu guidées
S’eſuertua en œuure eſmerueillable.
Car de tout bien, voyre es Dieux deſirable,
Parfeit vn corps en ſa parfection,
Mouuant aux Cieulx telle admiration,
Qu’au premier œil mon ame l’adora,
Comme de tous la delectation,
Et de moy ſeul fatale Pandora.

III.

Ton doulx venin, grace tienne, me fit
Idolatrer en ta diuine image
Dont l’œil credule ignoramment meffit
Pour non preueoir a mon futur dommage.
Car te immolãt ce mien cœur pour hõmage
Sacrifia auec l’Ame la vie.
Doncques tu fus, ô liberté rauie.
Donnée en proye a toute ingratitude :
Doncques eſpere auec deceue enuie
Aux bas Enfers trouuer béatitude.

IV.

Voulant tirer le hault ciel Empirée
De ſoy a ſoy grand’ ſatisfaction,
Des neuf Cieulx à l’influence empirée
Pour clorre en toy leur operation.
Ou ſe parfeit ta decoration :
Non toutesfoys ſans licence des Graces,
Qui en tes mœurs affigent tant leurs faces,
Que quand ie vien a odorer les fleurs
De tous tes faictz, certes, quoy que tu faces,
Ie me diſſoulz en ioyes, & en pleurs.

V.

Ma Dame ayant l’arc d’Amour en ſon poing
Tiroit a moy, pour a ſoy m’ attirer :
Mais ie gaignay aux piedz, & de ſi loing,
Qu’elle ne ſceut oncques droit me tirer.
Dont me voyant ſain, & ſauf retirer,
Sans auoir faict a mon corps quelque breſche :
Tourne, dit elle, a moy, & te deſpeſche.
Fuys tu mon arc, ou puiſſance, qu’il aye ?
Ie ne fuys point, dy ie, l’arc, ne la fleſche :
Mais l’œil, qui feit a mon cœur ſi grand’ playe.

VI.

Libre viuoit en l’Auril de mon aage,
De cure exempt ſoubz celle adoleſcence,
Ou l’œil, encor non expert de dommage,
Se veit ſurpris de la doulce preſence,
Qui par ſa haulte, & diuine excellence
M’eſtonna l’Ame, & le ſens tellement,
Que de ſes yeulx l’archier tout bellement
Ma liberté luy à toute aſſeruie :
Et des ce iour continuellement
En ſa beaulté giſt ma mort, & ma vie.

VII.

Celle beaulté, gui embellit le Monde
Quand naſquit celle en qui mourant ie vis,
A imprimé en ma lumiere ronde
Non ſeulement ſes lineamentz vifz :
Mais tellement tient mes eſprits rauiz,
En admirant ſa mirable merueille,
Que preſque mort, ſa Deité m’eſueille,
En la clarté de mes deſirs funebres,
Ou plus m’allume, & plus, dont m’eſmerueille,
Elle m’abyſme en profondes tenebres.

VIII.

Ie me taiſois ſi pitoyablement,
Que ma Déeſſe ouyt plaindre mon taire.
Amour piteux vint amyablement
Remedier au commun noſtre affaire.
Veulx tu, dit il, Dame, luy ſatisfaire ?
Gaigne le toy d’vn las de tes cheueulx.
Puis qu’il te plaict, dit elle, ie le veulx.
Mais qui pourroit ta requeſte eſcondire ?
Plus font amantz pour toy, que toy pour eulx.
Moins reciproque a leurs craintif deſdire.

IX.

Non de Paphos, delices de Cypris,
Non d’Hemonie en ſon Ciel temperée :
Mais de la main trop plus digne fut pris,
Par qui me fut liberté eſperée.
Ià hors deſpoir de vie exaſperée
Ie nourriſſois mes penſées haultaines,
Quand i’apperceus entre les Mariolaines
Rougir l’OEillet : Or, dy ie, ſuis ie ſeur
De veoir en toy par ces prœuues certaines
Beaulté logée en amere doulceur,

X.

Suaue odeur : Mais le gouſt trop amer
Trouble la paix de ma doulce penſée,
Tant peult de ſoy le delicat aymer,
Que raiſon eſt par la craincte offenſée.
Et toutesfois voyant l’Ame incenſée
Se rompre toute, ou giſt l’affection :
Lors au peril de ma perdition
I’ay eſprouué, que la paour me condamne.
Car grand beaulté en grand parfection
M’à faict gouſter Aloes eſtre Manne.

XI.

De l’Occean l’Adultaire obſtiné
N’eut point tourné vers l’Orient ſa face,
Que ſur Clytie Adonis ià cliné
Perdit le plus de ſa nayue grace.
Quoy que du tẽps tout grand oultrage face,
Les ſeches fleurs en leur odeur viuront :
Prœuue pour ceulz, qui le bien pourſuyuront
De non mourir, mais de reuiure encore.
Ses vertus donc, qui ton corps ne ſuyuront,
Dès l’Indien s’eſtendront iuſqu’au More.

XII.

Ce lyen d’or, raiz de toy mon Soleil,
Qui par le bras t’aſſeruit Ame, & Vie,
Detient ſi fort auec la veue l’œil,
Que ma penſée il t’à toute rauie,
Me demonſtrant, certes, qu ’il me conuie
A me ſtiller tout ſoubz ton habitude.
Heureux ſeruice en libre ſeruitude.
Tu m’apprens donc eſtre trop plus de gloire,
Souffrir pour vne en ſa manſuetude,
Que d’auoir eu de toute aultre victoire.

XIII.

L’œil, aultresfois ma ioyeuſe lumiere,
En ta beaulté fut tellement deceu,
Que de fontaine eſtendu en ryuiere.
Veut reparer le mal par luy conceu.
Car telle ardeur le cœur en à receu,
Que le corps vif eſl ià reduict en cendre :
Dont l’œil piteux fait ſes ruiſſeaulx deſcendre
Pour la garder d’eſtre du vent rauie,
Affin que moyſte aux os ſe puiſſe prendre,
Pour ſembler corps, ou vmbre de ſa vie.

XIV.

Elle me tient par ces cheueulx lyé,
Et ie la tien par ceulx là meſmes priſe.
Amour ſubtil au noud s’eſt allié
Pour ſe deuaincre vne ſi ferme priſe :
Combien qu’ailleurs tendiſt ſon entrepriſe,
Que de vouloir deux d’vn feu tourmenter.
Car (& vray eſt) pour experimenter
Dedans la foſſe à mys & Loup, & Chieure,
Sans ſe pouoir l’vn l’aultre contenter,
Sinon reſpondre a mutuelle fiebure.
XV.
Toy seule as fait, que ce vil Siècle auare.
Et aueuglé de tout sain jugement,
Contre l’utile ardemment se prépare
Pour l’esbranler à meilleur changement :
Et plus ne hayt l’honneste estrangement,
Commençant jà à chérir la vertu.
Aussi par toy ce grand Monstre abatu,
Qui l’Univers de son odeur infecte,
T’adorera soubz tes piedz combatu.
Comme qui es entre toutes parfaite.

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